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“La préservation de la biodiversité
est un enjeu majeur de notre siècle”
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Face au changement climatique, les semences paysannes sont l’avenir de l’agriculture

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17 mars 2015

Paru dans Reporterre le 17 mars 2015 / Lorène Lavocat

Face au changement climatique, les semences paysannes sont l’avenir de l’agriculture

Depuis des décennies, l’agriculture industrielle fait la guerre aux semences paysannes. Elles sont pourtant mieux armées que les variétés commerciales pour résister aux effets du changement climatique, et constituent une alternative pour nous nourrir demain.


Sous le soleil couchant, les pousses de blé se parent d’un vert éclatant. Accroupi dans la terre de sa ferme de Pont de l’Arche, à Bouchemaine dans le Maine et Loire, Florent Mercier observe avec tendresse ses 200 parcelles. « Pourquoi j’aime les blés paysans ? Ils sont beaux et si variés ! » Poulette à épi blanc, Petit rouge du Morvan, Barbu de l’Aveyron... Chacun a sa couleur, sa forme, sa saveur. Des blés pourtant délaissés et oubliés, car incompatibles avec le modèle agricole intensif qui s’est imposé durant les dernières décennies.
Résultat : moins de dix variétés fournissent aujourd’hui plus de la moitié du blé tendre produit en France. Et 80 % des légumes cultivés il y a cinquante ans ont disparu. Une perte de biodiversité qui n’est pas sans conséquence pour notre environnement et notre santé.

Retrouvez l'intégralité de cet article ici.

  • L’avenir de notre agriculture


Paysan bio, Florent Mercier élève des vaches laitières et cultive du blé en Anjou. Il est coprésident de l’association Triptolème dont l’objectif est la promotion et la défense de la biodiversité cultivée.


« Ces blés se cultivent sans pesticide, et ils ont une meilleure qualité nutritionnelle que les variétés commerciales », explique-t-il. Surtout, ils résistent bien mieux aux aléas climatiques. Les semences paysannes seraient-elles l’avenir de notre agriculture ?


« Les végétaux qui peuplent nos assiettes trouvent leur origine dans le travail séculaire des paysans, qui les ont d’abord domestiqués, puis adaptés, améliorés et mis en circulation à travers l’échange des graines », racontent Christophe Bonneuil, Olivier Petitjean et Frédéric Thomas, dans leur ouvrage Semences : une histoire politique. Les semences sont donc  « par nature » paysannes, puisqu’elles résultent de la sélection par les agriculteurs. Ainsi « les plantes s’adaptent au fur et à mesure au terroir et aux conditions environnementales », explique Isabelle Goldringer, généticienne à l’INRA.


Résistance à la sécheresse, défense contre les pathogènes... En comparaison, les variétés modernes sont confrontées à un environnement parfois fort différent des conditions maîtrisées des laboratoires où elles ont été conçues. C’est pourquoi, « dans des fermes avec des sols peu fertiles ou des climats rigoureux, les semences locales sont plus performantes que les commerciales », observe-t-elle.

Florent Mercier cultive, en partenariat avec l’INRA, plus de 200 parcelles expérimentales. Une centaine de variétés de blés de pays différentes ont été sorties des banques de graines et semées sur sa ferme.

D’autant plus que ces graines sont chaque année triées sur le volet par les paysans. « Dans les champs, la sélection naturelle et paysanne s’effectue en continu », explique Isabelle Goldringer, « donc les semences s’adaptent très vite. » Ce qui n’est pas le cas des variétés industrielles, qui peuvent mettre dix ans à voir le jour. « Entre le moment où un sélectionneur industriel va vouloir créer une variété résistante à la sécheresse et sa mise sur le marché, il peut s’écouler plus de sept ans », ajoute-t-elle. « Quand c’est fini, le climat a à nouveau changé, et il faut tout recommencer ! »
Face au changement climatique, les variétés anciennes paraissent donc mieux armées que leurs cousines commerciales. Pour Florent Mercier, elles sont avant tout une réponse immédiate à la crise écologique : « Elles sont bien plus adaptées à l’agriculture biologique, sans intrant », constate-t-il. Il sélectionne des blés de haute taille, qui limitent la croissance des « mauvaises herbes ».

  • L’atout de la diversité
 

Mais la carte maîtresse des semences paysannes demeure leur diversité. « On parle de variété population, car au sein même d’une variété ancienne, chaque individu, chaque plante est unique, comme pour les êtres humains », explique Isabelle Goldringer. Au contraire, les variétés commerciales ressemblent à des clones, elles ont été élaborées pour être « homogènes », au nom de la standardisation et de la rationalisation de l’agriculture. Ainsi, d’après la Confédération paysanne, « les paysans du monde créent plus de biodiversité chaque année que la sélection industrielle en cinquante ans. »
« Si chaque plante est différente, en cas de maladie ou de stress, il y aura toujours des individus qui survivront », note Isabelle Goldringer. « Mais si tous sont semblables, il est possible que rien ne résiste. »

Chaque variété de blé est clairement identifiée, pour pouvoir ensuite être comparée aux autres.

Un constat partagé par Véronique Chable. Il y a quinze ans, cette agronome travaillant à l’établissement rennais de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) rencontre des maraîchers bio confrontés à un épineux problème : ils ne trouvent que des variétés pour le conventionnel, toutes conçues avec des biotechnologies, donc incompatibles avec les principes de l’agriculture biologique. Comment faire ? Avec la scientifique, ils sortent des banques de graines de l’INRA les semences anciennes de crucifères. Et relancent la culture du chou en Bretagne, sans pesticides.


Dans un grand hangar, Florent Mercier stocke ses précieuses graines dans des bidons. Un trésor de biodiversité, puisqu’il cultive plus d’une centaine de variétés. Pourtant, impossible pour lui de les donner ou de les vendre à d’autres paysans. L’échange de semences est en effet interdit par la loi. Brevet, certificat d’obtention végétale et catalogue officiel constituent un filet inextricable qui empêche la commercialisation des semences paysannes.

Florent Mercier stocke les semences de blé dans des bouteilles en plastique, pour les protéger des rongeurs.

Le catalogue officiel répertorie depuis 1949 les variétés autorisées. Comme le rappelle Christophe Bonneuil et Frédéric Thomas, « l’inscription au catalogue est conditionnée par le respect de critères très stricts de distinction, d’homogénéité et de stabilité (DHS), ainsi que de valeur agronomique et technologique (VAT), qui excluent de fait les variétés de pays. » Les deux historiens ont d’ailleurs fait les comptes : « En ce qui concerne les blés tendres, on est ainsi passé de près de 400 variétés inscrites au début des années 1930 à 65 en 1966. »


Justifiée par un impératif de modernisation agricole, la disgrâce des semences paysannes s’est poursuivie jusqu’à nos jours. A l’INRA, pas question de plancher sur ces « reliquats » du néolithique. Depuis dix ans, Isabelle Goldringer fait partie des rares chercheurs à travailler sur ces questions, en collaboration avec les paysans.

  • Faire reconnaître les pratiques paysannes

« Au départ, la direction n’était pas du tout coopérative. On nous a interdit de travailler sur ces questions, nos sujets de thèse ont été massacrés au moment de l’évaluation... c’était très bloqué », se rappelle-t-elle. Même son de cloche à Rennes, où Véronique Chable doit se débrouiller avec une équipe minuscule et des moyens dérisoires : « L’INRA s’est fondé sur le développement de l’agriculture conventionnelle, et toutes ses méthodes découlent de ce modèle. » Pour elle, seule « une révolution culturelle », portée par l’appétit des consommateurs pour des produits sains, peut réorienter la machine.

Bannies des centres de recherches, privées de statut juridique, confinées dans des frigos comme « ressource phytogénétique », les semences paysannes n’ont pourtant pas dit leur dernier bourgeon. Une poignée d’irréductibles paysans, appuyés par quelques chercheurs, œuvrent d’arrache-pied pour remettre ces variétés au goût du jour. Depuis 2004, le Réseau Semences Paysannes coordonne ainsi les initiatives qui germent partout, et milite pour la reconnaissance scientifique et juridique des semences et des pratiques paysannes.


Florent Mercier est de ceux-là. Il participe, avec Véronique Chable et Isabelle Goldringer, à des programmes de sélection participative, pour trier, évaluer et améliorer ensemble des variétés de pays. Car l’objectif n’est pas uniquement de sortir ces graines de l’oubli, mais bien de renouveler la biodiversité de nos champs.

Florent Mercier, en juillet 2014 lors de la Coordination agrobiologique des Pays de la Loire (photo d’Anaïs Crammm).

« Les semences paysannes n’appartiennent pas au passé, ce ne sont pas des variétés anciennes réservées à quelques bobos », insiste Florent Mercier. « C’est le modèle agricole productiviste qui est dépassé. » A contre-courant des OGM et des bio-technologies, les semences paysannes apparaissent comme une alternative possible pour nous nourrir demain... malgré le changement climatique.

Retrouvez l'intégralité de cet article ici.

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